Christine Aymon, projectionniste d’ombres lumineuses

Entrer dans une de ses expositions, c’est glisser dans un monde parallèle peuplé de créatures dotées d’une très particulière énergie. Celle qui fait de Christine Aymon une créatrice inspirée et compulsive. La plasticienne genevo-valaisanne reçoit ce soir à Saint-Maurice le Prix culturel de l’Etat du Valais, publie dans un mois un livre chez un éditeur vaudois.

Rencontrer Christine chez elle, dans le hameau familial des Aymon à Vérossaz, c’est être saisi par la densité physique de son univers mental, chaque coin et recoin marqués par sa présence dans ces chalets rustiques, agrandis ou bâtis au fur et à mesure des besoins de la famille. Partout ses personnages vous surprennent, de l’enfant jouant dans la cuisine à la grand-mère attentive en haut de l’escalier, sans parler du roi repu qui attend dans l’atelier de s’installer à la grande table de Noël imaginée par Christine Aymon pour sa prochaine exposition, avec une vidéo à faire saliver les gourmets…

D’où viennent-ils, ces êtres de bois, de tissu, de papier, de paille ou de foin tressé? Ils naissent du besoin, éprouvé depuis le plus jeune âge, de créer des univers: le moyen inventé par Christine pour survivre, dans son enfance heureuse déchirée par une «faille» qu’elle ne sait décrire autrement que comme «avoir mal à la vie». Impossible de se fâcher contre des parents aimants et bons, reste l’évasion: inventer des vies.

Elle n’a donc plus rien fait d’autre, apprenant les techniques aux Arts visuels de Genève, puis développant et transmettant ses propres techniques dans son atelier de Vérossaz, où elle organise cours et stages dès qu’elle y vit avec Louis-Philippe, dit Lilo, le mari multitalents et complice fasciné qui réalise les vidéos, monte les sons, transporte les matériaux, fait la cuisine-tout en menant sa vie, engagée, d’enseignant spécialisé.

La tisserande se fait sculptrice, met au point des techniques menuisières, collant, sciant, meulant pour façonner au plus près de sa vision bêtes et gens qui peupleront l’univers inventé pour chaque expo.

Si la «faille» originelle est comme ce mal décrit par Christiane Singer (une de ses grandes admirations) dans Les sept nuits de la reine – pourquoi souffre-t-on si fort d’une plaie qui reste introuvable? – l’antidote est cette phénoménale joie de créer, qui finit toujours par dissiper les pires brouillards intérieurs. Christine Aymon, avec Lilo, a su conquérir sa liberté intérieure, a osé se faire une confiance totale qui ne bannit pas le doute, mais le met à profit. Sa liberté, elle en use et abuse, travaillant sans cesse, sans cesse en mouvement, lâchant tout pour accueillir joyeusement le visiteur et se replongeant ensuite dans ce  labeur forcené qui la sauve.

C’est ainsi qu’elle a participé aux constructions, transformations, aménagements des chalets, chaque balustrade, chaque corniche, et beaucoup de meubles décorés à la meule de motifs, de personnages et d’animaux.

Quand on lui parle d’un jaillissement digne de l’art brut, Christine Aymon rit et redit ce qu’elle a écrit dans deux livres somptueusement illustrés, Tangentes (2003) et L’Ouvrir*: réflexions sur l’art et la vie, journal d’atelier, vision du monde et de la vie. On y saisit pourquoi le risque est indissociable de son travail; son oeuvre de fin d’études, elle l’avait enterrée tout un hiver pour que la nature imprime sa marque au textile. Ça n’avait pas suffi, elle l’avait soumise au feu, et s’en est toujours souvenue: prête à  tout perdre, elle pose sur la braise ses têtes de bois les plus achevées jusqu’à ce que jaillissent des flammes creusant les béances par lesquelles la lumière jouera dans l’oeuvre terminée.

Poussant le procédé, Christine Aymon ouvrage ses personnages des motifs de leur vie inventée: leurs paysages, leurs animaux, les fleurs et les nuages de ces existences rêvées apparaissent en creux dans leur peau de bois . La lumière, les traversant, projette sur les murs et le sol ces visions intérieures.
Telles sont les ombres lumineuses de Christine Aymon, démiurge modeste, d’une des oeuvres les plus puissantes et originales en Suisse aujourd’hui.

Jacques Poget, ancien rédacteur en chef de 24HEURES
LE PORTRAIT 24HEURES le 10 octobre 2008